De l’animation à la protection de l'enfance : itinéraire d’un éducateur spécialisé auprès des jeunes majeurs
Portrait
Un professionnel témoigne de son parcours, ce qui l'a amené à faire ce métier, les réussites ou difficultés rencontrées au quotidien, les passerelles pour évoluer dans le secteur
Éducateur spécialisé depuis près de 15 ans à la Ville de Paris, Gaëtan a débuté par l'animation avant de se former en alternance dans un Village d'Enfants. Après une expérience significative en accueil d'urgence, il accompagne aujourd'hui des jeunes majeurs (18-21 ans) vers l'autonomie. Récemment diplômé du CAFERUIS (Certificat d'aptitude aux fonctions d'encadrement et de responsable d'unité d'intervention sociale), il témoigne de l'importance de la formation et du lien de confiance.
Ville de Paris, où exerce Gaëtan Vilto - Crédits photo : Banque des Territoires
Il faut pouvoir se faire confiance. Si on a senti cette petite flamme pour le social, il faut aller à sa rencontre, se confronter au terrain et aux professionnels.
L'interview
Pouvez-vous vous présenter et revenir sur votre parcours professionnel ?
Je m'appelle Gaëtan Vilto, j'ai 37 ans et je vis à Paris depuis plus de 15 ans.
Mon parcours a débuté très tôt, vers 16 ans, dans le secteur de l'animation. J'ai passé mon BAFA (brevet d'aptitude aux fonctions d'animateur) et j’ai ensuite travaillé en centres de loisirs et colonies de vacances. C'est là que j'ai mis un premier pied dans l'accompagnement des enfants.
Je me suis vite rendu compte, en étant confronté à certaines situations sociales lors de ces séjours, que je voulais aller plus loin que le simple divertissement.
J'avais envie de pousser l'accompagnement sur des problématiques plus profondes. Il y a aussi une part d'héritage familial, ma mère étant assistante sociale. J'ai baigné dans cet univers de l’accompagnement social, c’est ce qui a sans doute nourri ma réflexion.
J'ai cherché à me professionnaliser très vite après le bac. J'ai alors débuté un DEUST Carrières Sociales à l'Université d'Évry Courcouronnes en alternance. C'est cette première expérience professionnelle, entre 18 et 20 ans, qui a confirmé mon choix.
Quel déclic vous a convaincu de franchir le pas et de vous lancer dans cette voie ?
Le véritable déclic, ça a été mes deux années d'alternance au sein du Mouvement pour les Villages d'Enfants.
C'est une structure particulière qui accueille des fratries dans des petites maisons, avec une équipe éducative dédiée et une maîtresse de maison, recréant un environnement quasi familial. J'y ai découvert la réalité du placement et la puissance du lien éducatif au quotidien. Cette expérience m'a convaincu que c'était ma voie.
À l'issue de mon DEUST Carrières sociales, la structure m'a gardé deux ans de plus comme "faisant fonction" d'éducateur. C'est eux qui m'ont ensuite incité à passer le concours d'entrée en école d'éducateur spécialisé pour valider mes acquis et obtenir le diplôme d'État. Ce soutien institutionnel et la richesse de cette première expérience de terrain ont été déterminants.
Quel chemin avez-vous emprunté pour accéder à ce poste ?
J'ai emprunté un chemin mixte, fait d'alternance et de formation initiale. Il y a 20 ans, il était très difficile d'entrer en école d'éducateur spécialisé juste après le bac, sans expérience.
On m'a donc orienté vers ce DEUST Carrières sociales en alternance (2006-2008). Après deux ans de pratique supplémentaire, j'ai intégré l'École Saint-Honoré à Paris pour trois ans de formation d'Éducateur Spécialisé (2010-2013). C'est une formation dense, avec quatre stages dans des secteurs variés (handicap, insertion, protection de l'enfance).
Cela permet de se construire une posture professionnelle solide. Une fois diplômé, j'ai rejoint la Ville de Paris lors de l'ouverture d'un centre d'accueil d'urgence pour mineurs (0-18 ans), où je suis resté 5 ans.
Après une année sabbatique pour voyager en Asie, je suis revenu à la Ville de Paris, mais cette fois au Service Éducatif Jeune Majeur, où j'exerce depuis deux ans. En parallèle, je viens tout juste de terminer ma formation CAFERUIS (Certificat d’Aptitude aux fonctions d’encadrement et de responsable d’unité d’intervention sociale) pour devenir responsable d'équipe.
Concrètement, à quoi ressemble votre quotidien et celui des personnes que vous accompagnez ?
Il n'y a pas vraiment de journée type, c'est ce qui fait la richesse de ce métier. Mon planning change chaque semaine.
Cependant, mon quotidien est rythmé par les rencontres avec les jeunes. Je gère actuellement une file active de 65 situations environ, en binôme avec des référents de proximité (les structures d'hébergement).
Mes journées sont occupées par des entretiens individuels pour le suivi du "Projet Personnalisé d'Autonomie" (PPA), des accompagnements physiques des enfants et des jeunes aux rendez-vous médicaux (psychiatre, addictologue) ou administratifs (préfecture), et des réunions avec les partenaires (bailleurs sociaux, missions locales, foyers de jeunes travailleurs).
Je me déplace aussi régulièrement. Par exemple, je me suis déplacé récemment à Nantes pour voir un jeune en études là-bas. C'est un travail de chef d'orchestre : je coordonne les acteurs autour du jeune pour lever les freins à son autonomie.
Quelles formations ou certifications avez-vous dû valider et quelles sont, selon vous, les compétences ou prérequis indispensables à maîtriser avant de se lancer ?
J'ai validé le Diplôme d'État d'Éducateur Spécialisé (DEES), qui est le sésame pour ce métier. À la Ville de Paris, l'intitulé est "Assistant Socio-Éducatif", mais c'est bien la fonction d'éducateur spécialisé qui est recherché.
Plus récemment, j'ai passé le CAFERUIS (Certificat d'Aptitude aux Fonctions d'Encadrement et de Responsable d'Unité d'Intervention Sociale), dédié aux cadres intermédiaires des organisations sociales et médico-sociales.
Au-delà des diplômes, je pense qu'il est indispensable de se former. Le métier demande des compétences théoriques solides (psychologie, droit, sociologie) mais surtout une capacité à créer du lien. Il faut de l'empathie, de l'écoute, et une grande capacité d'adaptation. Les stages longs sont cruciaux pour se confronter à la réalité et savoir si l'on est fait pour ça. Je conseille vivement de ne pas faire l'impasse sur la formation, car elle nous sécurise dans notre pratique face à des situations humaines souvent complexes.
Pouvez-vous nous décrire la nature de vos missions, le profil des publics accueillis ainsi que la collaboration avec les autres professionnels de l'ASE ?
Je travaille au Service Éducatif Jeune Majeur, spécifique à Paris, qui sépare les mineurs des majeurs (18-21 ans). Nous accompagnons les jeunes dans le cadre du "Contrat Jeune Majeur", qui permet aux jeunes confiés à l'Aide sociale à l'enfance de prolonger les aides dont ils bénéficient pendant leur minorité.
Plus de 60% du public accueilli sont des ex-mineurs étrangers non accompagnés (MNA). Nos missions principales sont de stabiliser leur situation administrative (titres de séjour, papiers d'identité), de sécuriser leur parcours de formation ou d'emploi, et de travailler l'accès au logement autonome.
Nous collaborons étroitement avec des juristes spécialisés, mais également avec le Système Intégré d'Accueil et d'Orientation (SIAO) rattaché à la préfecture pour le logement, et les équipes éducatives des foyers où résident les jeunes. C'est un travail en réseau permanent pour éviter les ruptures de parcours à la majorité.
Avec le recul, quel regard portez-vous sur la réalité du terrain par rapport à vos attentes initiales ?
Mes attentes ont évolué. Au début, dans les Villages d'Enfants, j'ai connu un idéal de prise en charge : petits collectifs, fratries, moyens humains.
Ensuite, en découvrant de plus grosses structures, j'ai pu constater certaines limites du système : turnover, plus grands effectifs, parcours parfois instables pour les enfants. Aujourd'hui, je constate que ce qui fonctionne, c'est la stabilité du lien et les structures à taille humaine.
La réalité du terrain est parfois dure, avec un manque de moyens et de reconnaissance, mais je reste convaincu que l'accompagnement individuel et la durée de la relation sont les clés de la réussite. C'est ce que j'essaie de maintenir dans mon poste actuel, même avec un grand nombre de dossiers, en m'appuyant sur des relais de proximité.
Quels sont les aspects les plus gratifiants de votre métier et à contrario les difficultés ou contraintes que vous rencontrez? Quelles qualités humaines sont nécessaires pour y faire face ?
La première gratification vient directement des jeunes. Un simple merci, le fait de voir qu'un petit acte a pu leur apporter du réconfort ou débloquer une situation, c'est notre moteur.
Il y a aussi les grandes réussites. Je pense à une jeune fille que j'ai connue à 13 ans, au parcours chaotique, et qui aujourd'hui entre en formation de monitrice-éducatrice. Ou ce jeune parti à Nantes, qui a vécu un délaissement parental lourd, et qui est maintenant cuisinier épanoui avec son appartement. Voir ces jeunes, dont personne ne croyait au potentiel, s'en sortir et construire leur vie, c'est une immense fierté. C'est la preuve que lorsqu'on croit en eux, des choses incroyables peuvent se produire.
A contrario, la plus grande difficulté est le manque de valorisation du métier, tant financière que symbolique. Ce n'est pas du bénévolat, c'est un métier qualifié qui demande un investissement personnel fort, et les salaires ne suivent pas, surtout dans l'associatif.
Il y a aussi l'image parfois négative renvoyée par les médias, qui se focalisent sur les dysfonctionnements (réels) sans montrer les réussites.
Pour faire face, il faut de la résilience, de la patience, et surtout ne pas rester isolé. Travailler en équipe est vital. Il faut aussi savoir couper pour mieux se préserver.
Si vous deviez partager votre plus belle fierté ou un souvenir marquant, lequel choisiriez-vous ?
C'est difficile d'en choisir un seul, mais je citerais cette jeune fille ex-mineure étranger non accompagnée que j'accompagne. Elle partait de très loin, avec un parcours de migration et de vie très lourd. Aujourd'hui, elle a son logement, elle est autonome, et elle se lance dans le social pour aider à son tour.
Je suis fier d'elle, de sa résilience. C'est un exemple concret qui donne du sens à mon engagement quotidien.
Quelle est votre vision à 5 ans ?
À 5 ans, j'aspire à prendre des fonctions d'encadrement, peut-être comme chef de service, pour accompagner et soutenir les équipes éducatives. La formation CAFERUIS que je viens de terminer va dans ce sens.
J'aimerais idéalement retourner vers des structures collectives à taille humaine, comme celles de mes débuts (type Village d'Enfants), pour mettre mon expérience au service de la qualité de l'accueil, tout en gardant un pied sur le terrain. Je ne veux pas perdre le contact avec la réalité des jeunes.
Enfin, quels conseils donneriez-vous à un candidat qui hésite encore à se lancer dans cette aventure professionnelle ?
Faites-vous confiance. Si vous ressentez cette "petite flamme" pour le social, allez-y. Allez rencontrer des professionnels, faites des stages, poussez les portes.
Ne restez pas sur des a priori ou des peurs. Il faut se confronter à la réalité pour savoir si c'est fait pour vous. Et surtout, formez-vous.
C'est un métier qui s'apprend, qui nécessite des outils pour durer. C'est une aventure humaine exigeante mais passionnante, où l'on ne s'ennuie jamais.