DEVENIR PROFESSIONNEL DE L'ENFANCE PROTéGéE

De l'éducateur au "travailleur social" : redonner le pouvoir d'agir aux familles

Niveau d'expertise : intermédiaire

Portrait

Un professionnel témoigne de son parcours, ce qui l'a amené à faire ce métier, les réussites ou difficultés rencontrées au quotidien, les passerelles pour évoluer dans le secteur

Thomas Colombel travaille depuis plus de 5 ans à la Maison des Familles de Grenoble. Après un parcours classique en protection de l'enfance et dans l'hébergement d'urgence, il a trouvé, au sein de cette structure atypique, une autre façon d'exercer. Ici, pas de mandat, pas de bureau, mais une maison ouverte où l'on cuisine et où l’on réfléchit ensemble. Il nous livre sa vision d'un métier où l'on ne cherche pas seulement à "éduquer", mais à créer les conditions de la confiance.

Je ne suis pas là pour donner des solutions, mais pour créer les conditions qui permettent de réfléchir à des solutions.

Thomas Colombel

L'interview

Pouvez-vous vous présenter, revenir sur votre parcours professionnel antérieur et nous raconter comment l'envie d'exercer ce métier est née ?

Tout a commencé vers mes 16 ans. J'étais animateur pour le club de handball de Chambéry. Très vite, j'ai su que j'aimais travailler avec les enfants et dans un métier impliquant des interactions sociales.

Après le bac, je me suis donc dirigé vers les formations du travail social. J'ai d'abord échoué aux concours par manque d'expérience. J'ai alors fait une pré-formation qui m'a permis de faire un stage dans un foyer de l'enfance, au sein d’un service d'accueil d'urgence pour des mineurs primo-arrivants. Ça s'est si bien passé qu'à mes 19 ans, on m'a proposé de faire des remplacements. J'ai donc travaillé tout de suite, sans diplôme, comme moniteur-éducateur remplaçant. J'étais à l'aise dans le lien, mais je sentais qu'il me manquait des outils pour apporter plus. C'est ce qui m'a poussé à entrer en école d'éducateurs.

Quel chemin avez-vous emprunté pour accéder à ce poste ?

J'ai suivi ma formation à l'IFTS (Institut de formation de travailleurs sociaux) d'Échirolles (aujourd'hui Ocellia). J'en ai profité pour découvrir d'autres horizons que le foyer. J'ai fait des stages dans le handicap, notamment en institut médico-professionnel, et dans une association de répit pour familles avec des enfants en situation d’handicap lourd.

Mais le vrai déclic a été mon stage à la Maison des Familles. C'est là que j'ai compris quel éducateur je voulais être. J'ai réalisé que je ne devais pas être celui qui apporte les solutions, mais celui qui crée les conditions pour que les personnes les trouvent.

Une fois diplômé en 2018, j'ai travaillé en lieu de vie avec des parents adolescents, puis chez Adoma avec des demandeurs d'asile. Cette dernière expérience a été difficile. J'avais l'impression d'être le dernier maillon de l'État, celui qui annonce les mauvaises nouvelles, comme parfois les expulsions pour des personnes étrangères pourtant parfaitement intégrées…

Aussi, quand l'ancienne responsable de la Maison des Familles m'a appelé pour me proposer un poste au sein de sa structure, j'ai foncé. Pour moi, c'était le meilleur travail du monde.

Concrètement, à quoi ressemble votre quotidien ?

Je travaille dans une vraie maison, au cœur d'un quartier populaire de Grenoble. Il n'y a pas de sonnette, les gens poussent la porte. Notre principe, c'est la libre adhésion : les familles viennent quand elles veulent. Je suis le seul travailleur social, entouré d'une équipe de bénévoles.

La journée commence par un brief d'équipe à 9h. Ensuite, c'est l'accueil libre. On propose du café, du thé, du cappuccino... C'est un détail, mais pour des personnes en précarité qui ont rarement le choix, leur demander ce qu'elles veulent boire, c'est déjà leur redonner une place.

On décide ensemble du repas de midi. Parfois, on confie le porte-monnaie aux parents pour qu'ils aillent faire les courses au marché. C'est un levier de valorisation énorme pour eux, ça montre qu’on leur fait confiance et ça les touche beaucoup. Ensuite, on cuisine et on mange tous ensemble. Durant le repas, on essaie d’animer des discussions pour que chacun participe. L'après-midi, on peut faire des activités, comme un jeu de société – une réelle découverte pour certains – et des temps d'échanges entre parents sans les enfants.

On termine toujours la journée par un débrief en équipe où on partage nos "pépites", les bons moments et nos "charbons", les moments plus compliqués.

Avec le recul, quel regard portez-vous sur la réalité du terrain par rapport à vos attentes initiales ?

J'ai toujours été optimiste. Même quand certains "vieux" éducateurs me dépeignaient un tableau pessimiste, je me disais qu'on pouvait faire des choses. Ce qui m'a surpris au début, c'est mon manque d'autorité "naturelle" face à des jeunes de quasiment mon âge. J'ai vite compris que la ressource, c'était en fait les jeunes eux-mêmes.

Aujourd'hui, je constate que la précarité crée un sentiment de disqualification sociale : les gens intègrent qu'ils valent moins que les autres. Mon travail, c'est de casser ça. C'est aussi de la prévention. En accompagnant les parents, en leur expliquant le rôle de l'ASE ou de l'école, on évite souvent des placements.

Le plus dur, c'est le sentiment d'impuissance face à la précarité. Quand je ferme la porte à 16h et que je sais qu'une maman avec son bébé va dormir dans un parc alors que je rentre au chaud, c'est terrible.

Quels sont les aspects les plus gratifiants de votre métier ?

Ce qui me porte, c'est la relation. Je vois des enfants naître et grandir. Je fais un peu partie de leur famille. Un dimanche, une maman m'a appelé pour me dire qu'elle avait accouché. Elle m'a dit : "Thomas, tu es ma famille en France". J’étais le premier à qui elle annonçait la nouvelle. Ça, c’était bouleversant.

Il y a aussi les projets collectifs : on a monté une chorale et chanté devant 300 personnes à la Belle Électrique à Grenoble. J'étais stressé, et ce sont les parents qui m'ont rassuré. Ce jour-là, les rôles se sont inversés. Ils m'ont porté. C'est ça que je cherche : donner, mais aussi énormément recevoir.

Je pense aussi aux "petits pas". Par exemple, pour une maman qui hurlait sur son enfant lorsqu’il était le moment de partir le soir. On a pris le temps, on l’a aidé à construire le lien de confiance à son enfant. Un an après, on a pu en discuter et maintenant elle ne crie plus car elle a trouvé ses solutions.

Quelle est votre vision pour la suite ?

Dans 5 ans, je me vois bien partager mon temps entre la Maison des Familles et la formation. J'interviens déjà auprès d'étudiants en travail social et j'adore transmettre, raconter des histoires de terrain…

J'ai aussi une envie d'international. J'ai formé des équipes à Madagascar et au Cameroun. J'ai vu là-bas des éducateurs faire des choses incroyables avec très peu de moyens. Ils ont une créativité folle. Mon rêve serait de créer des centres de formation dans ces deux pays, animés par des éducateurs locaux, pour valoriser leur expertise. On a beaucoup à apprendre d'eux.

Enfin, quels conseils donneriez-vous à un candidat qui hésite encore à se lancer dans cette aventure professionnelle ?

Si vous aimez la relation à l’autre, foncez. C'est le cœur du métier. Ensuite, interrogez vous sur vos convictions. Qu'est-ce qui vous anime en tant que personne et en tant que citoyen ? Comment vous voulez le traduire dans votre pratique ?

Si accompagner les autres au quotidien a du sens pour vous, alors lancez-vous sans hésiter !

Le retour d'expérience en détails

Dates clés

  1. 2010

    Date du déclic

  2. 2014

    Début de formation

  3. 2018

    Obtention du diplôme

  4. 2020

    Premier accueil/Premier jour en poste

Chiffres clés

  • 8

    années d'expérience

  • 2 470

    euros par mois, salaire net moyen d'un éducateur spécialisé dans la fonction publique (contre 1 860€ pour un contractuel)

  • 1 960

    euros par mois, salaire net moyen d'un éducateur spécialisé dans le secteur privé

À retenir

  • Ce qui me porte, c'est la relation. Je vois des enfants naître et grandir. Je fais un peu partie de leur famille. Un dimanche, une maman m'a appelé pour me dire qu'elle avait accouché. Elle m'a dit : "Thomas, tu es ma famille en France".

  • Il y a aussi les projets collectifs : on a monté une chorale et chanté devant 300 personnes à la Belle Électrique à Grenoble. J'étais stressé, et ce sont les parents qui m'ont rassuré. Ce jour-là, les rôles se sont inversés

  • Je pense aussi aux "petits pas". Par exemple, pour une maman qui hurlait sur son enfant lorsqu’il était le moment de partir le soir. On a pris le temps, on l’a aidé à construire le lien de confiance à son enfant

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