DEVENIR PROFESSIONNEL DE L'ENFANCE PROTéGéE

De l'éducation sportive à l'autonomie des jeunes majeurs : un parcours guidé par le terrain

Niveau d'expertise : intermédiaire

Portrait

Un professionnel témoigne de son parcours, ce qui l'a amené à faire ce métier, les réussites ou difficultés rencontrées au quotidien, les passerelles pour évoluer dans le secteur

Wilfried, ancien éducateur sportif, s'est orienté vers la protection de l'enfance. Fort de dix ans en internat, il coordonne aujourd'hui le dispositif ARIA pour les jeunes majeurs. Il privilégie une approche pragmatique, mêlant rigueur administrative et lien humain, pour favoriser leur insertion durable.

Le vrai salaire qu'on reçoit, c'est l'épanouissement personnel. Si on est prêt à se remettre en question et à apprendre sur soi-même, c'est passionnant.

Wilfried HENRY

L'interview

Pouvez-vous vous présenter, revenir sur votre parcours professionnel antérieur et nous raconter comment l'envie d'exercer ce métier est née ?

À l'origine, j'ai suivi une formation STAPS (sciences et techniques des activités physiques et sportives). Je voulais être professeur d'éducation physique et sportive (EPS). Cependant, le cursus classique ne correspondait pas à mes attentes. Je ne me voyais pas apprendre l'histoire du sport de l’EPS par cœur.

Il y avait une filière "Activité Physique Adaptée". J'ai donc choisi cette voie pour devenir éducateur sportif auprès de personnes en situation de handicap. J'ai exercé pendant une dizaine d'années dans ce domaine. Je travaillais surtout avec des jeunes et adultes psychotiques ou autistes.

Mon envie de basculer vers le social est née d'une prise de conscience. Je me suis rendu compte, a posteriori, que ma grand-mère maternelle était « famille d'accueil ». J’avais en fait grandi avec des jeunes pris en charge par les services de l’aide sociale à l’enfance et je baignais dedans depuis toujours, sans que ce soit conscient au départ.

Quel chemin avez-vous emprunté pour accéder à ce poste ?

C'est un cheminement progressif et une opportunité interne. Une collègue est partie travailler dans une MECS (Maison d'Enfants à Caractère Social). Ayant mûri et gagné en confiance en moi, je me suis senti légitime pour la rejoindre. Je n'avais plus besoin de me "cacher" derrière le sport pour, à mon tour, être au service de la protection de l’enfance.

J'ai voulu tenter le défi de l'internat. Travailler en horaires décalés m'arrangeait aussi personnellement à l'époque. J’avais certains aprioris concernant les défis liés à l’accompagnement de jeunes présentant des comportements à risque ou en situation de vulnérabilité sociale. Finalement, cela a été une expérience de dix ans très enrichissants.

Concernant la formation, je suis diplômé d’une maîtrise STAPS, qui est une équivalence au diplôme d'éducateur spécialisé. Mais le diplôme ne fait pas tout dans ce métier. On peut être diplômé et pas forcément au top sur le terrain. L'inverse est vrai aussi : sans diplôme, on peut être excellent. Le bon sens et le parcours de vie sont les vrais atouts majeurs.

Concrètement, à quoi ressemble votre quotidien ?

Je m'occupe du dispositif ARIA depuis cinq ans. C'est un service d’accompagnement pour les jeunes majeurs sortant de l'ASE. En 2024, j'ai accompagné 114 jeunes (150 jeunes en 2025), ce qui représente une grosse charge mentale. Je dois être très rigoureux dans mon organisation.

Chaque matin, je reprends ma base de données pour répondre aux besoins de ces jeunes. Je vérifie tous les échanges de la veille pour ne rien oublier. J'utilise beaucoup WhatsApp pour communiquer avec eux.

Ma journée consiste à être en veille pour répondre à leurs besoins. Cela peut être de valider une autorisation de travail en urgence, ou accompagner un jeune sur une démarche administrative complexe. L'objectif est de faire avec eux, mais pas à leur place. C'est au pied du mur, face au problème, qu'ils apprennent le mieux.

Je fais aussi beaucoup de lien partenarial. Je travaille avec France Travail, la préfecture ou les bailleurs sociaux. Je peux aider à meubler un logement social. Parfois, je les accompagne même pour des suivis médicaux importants.

Avec le recul, quel regard portez-vous sur la réalité du terrain par rapport à vos attentes initiales ?

La plus grande difficulté est de gérer l'individuel dans le collectif. On nous demande des projets personnalisés, mais au sein d'un groupe. Il faut composer avec le poids de l'institutionnel : certains projets de service et d'établissement s'imposent à nous.

Les directives du département peuvent ajouter une couche de complexité à l’exercice du métier au quotidien. Le travail d'éducateur, c'est savoir conjuguer l’ensemble des directives données, que ce soit par l’établissement, le conseil départemental ou les partenaires (Gérer les ambivalences). Parfois, on peut ressentir une certaine frustration. Par exemple, on voudrait aider un jeune la nuit (individuellement qui bascule dans la délinquance), mais on nous rappelle que cela ne relève pas de nos missions.

Je constate aussi le poids des traumatismes, surtout chez les mineurs étrangers non-accompagnés. Ces traumatismes refont surface quand tout va bien, une fois le jeune posé. Il y a aussi la pression familiale qui pèse sur eux. La famille élargie réclame souvent de l'argent, c'est une réalité complexe.

Quels sont les aspects les plus gratifiants de votre métier ?

La gratification vient de l'autonomie acquise par les jeunes. Voir un jeune de 22 ans avec un boulot et un logement, c'est ça le bénéfice. C'est toute la chaleur humaine qu'ils nous renvoient. Leur soulagement quand on débloque une situation administrative est visible.

J'accepte leurs remerciements, même si cela me gêne parfois. Quand un jeune m'apporte un kebab pour me dire merci, je le prends. C'est gratifiant de les voir s'insérer dans la société. Certains deviennent parents, d'autres prennent enfin du temps pour les loisirs.

Si vous deviez partager votre plus belle fierté ou un souvenir marquant, lequel choisiriez-vous ?

Je ne parle pas de fierté personnelle, mais de leur réussite. Je pense à un ex-MNA arrivé d'Inde sans aucune maîtrise du français. Il a commencé par la plonge ou la cuisine. Aujourd'hui, il possède plusieurs restaurants d'une chaîne connue.

J'emmène les jeunes que j’accompagne actuellement manger chez lui. Je leur dis : "Regardez, il y a dix ans, il était à votre place". C'est la preuve vivante que c'est possible. Cela me fait vibrer de voir ce chemin parcouru.

J'ai aussi des souvenirs plus simples, comme un déménagement. On loue un camion, on récupère des meubles sur Le Bon Coin. Je branche sa machine à laver car il ne sait pas le faire. Je lui dis "Bonne soirée, t'es chez toi". Il a ses amis qui arrivent pour fêter ça. C'est un moment fort.

Quelle est votre vision pour la suite ?

L'évolution de carrière est un vrai sujet dans ce métier. Devenir chef de service ne m'attire pas vraiment. C'est une position qui peut être difficile, entre le marteau et l'enclume : on fait tampon entre les équipes et la direction, et cela peut être difficile.

Je préfère développer le dispositif ARIA. J'espère que nous pourrons étoffer l'équipe et avoir nos propres locaux. Nous avons obtenu des financements pour pérenniser mon poste. L'idée est de modéliser notre méthode pour la proposer à d'autres MECS.

Je m'imagine bien à la tête de ce service agrandi. J'ai été à la genèse du projet et j'aimerais aller au bout des choses.

Enfin, quels conseils donneriez-vous à un candidat qui hésite encore à se lancer dans cette aventure professionnelle ?

Le vrai salaire de ce métier, c'est l'enrichissement personnel. C'est une opportunité unique d'apprendre sur soi-même.

Il faut être curieux et prêt à se remettre en question. Si on garde ses œillères, c'est fichu d'avance. Il faut accepter l'idée qu'on ne connaît pas grand-chose. C'est avec cette humilité qu'on devient un bon professionnel.

Petit bonus : cela prépare bien à la parentalité. J'ai toujours eu un coup d'avance sur les crises d'ado de mes enfants !

Le retour d'expérience en détails

Dates clés

  1. 2011

    Premier poste en tant qu'éducateur

  2. 2021

    Prise de poste au sein du dispositif ARIA (Accompagnement Relationnel à l'Insertion de Jeunes Adultes)

Chiffres clés

  • 25

    années d'expériences au total

  • 15

    années d'expérience dans la protection de l’enfance

  • 150

    jeunes accompagnés en 2025 (114 en 2024)

À retenir

  • Autonomie des jeunes : Voir des jeunes de 22 ans s’insérer dans la société (emploi, logement) et devenir autonomes.

  • Réussites inspirantes : Exemple d’un ancien mineur non accompagné (MNA) devenu propriétaire de plusieurs restaurants.

  • Complexité institutionnelle : Gérer les contraintes entre projets personnalisés, directives départementales et limites des missions (ex. : impossibilité d’intervenir la nuit).

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