DEVENIR PROFESSIONNEL DE L'ENFANCE PROTéGéE

La pluridisciplinarité en action : créer une équipe « d’intervenants sociaux » unique pour le milieu ouvert

Niveau d'expertise : intermédiaire

Pratique pro

Témoignage sur une pratique professionnelle dans l'accompagnement des jeunes et des familles, la formation des équipes, l'organisation du travail

Face aux tensions de recrutement de travailleurs sociaux et aux freins générés par le cloisonnement professionnel, Emmanuelle Petiteau, Directrice de l’association « De fil en famille », a ouvert ses recrutements à tous les métiers du social et du soin (éducateurs, infirmiers, EJE, psychologues...). En unissant la force de tous ces profils, son équipe « d’intervenants sociaux » propose un accompagnement sur-mesure, basé sur le croisement des regards et la pertinence des compétences plutôt que sur le diplôme.

On n'agit plus en tant qu'infirmier ou en tant qu’assistant social, mais avec une dénomination commune : intervenants sociaux. C'est un choix de management.

Emmanuelle Petiteau

L'interview

Pouvez-vous vous présenter et revenir sur la situation initiale qui vous a poussé à créer une équipe pluridisciplinaire ? Quel a été votre déclic ?

Je suis Emmanuelle Petiteau, directrice de l'association « De fil en famille » depuis 15 ans. Cette association œuvre en tant que SAAD Famille (« Service d'aide et d'accompagnement à domicile »).

Pour gérer cette structure et constituer mon équipe, j’ai été confrontée à une double problématique de recrutement et d'attractivité. J’avais beaucoup de mal à recruter des TISF (Techniciens de l'Intervention Sociale et Familiale), qui sont pourtant les professionnels experts du maintien au domicile. Leurs profils se raréfiaient et je ne trouvais plus de candidats.
En parallèle, je recevais des candidatures d'éducateurs spécialisés relativement frustrés par leur pratique en internat. Ils voyaient les enfants arriver le dimanche soir mais ils n'avaient jamais accès au domicile et aux parents. Ces éducateurs spécialisés avaient profondément envie de travailler différemment avec les familles.

Le déclic a été de se dire qu'il fallait sortir de l'entre-soi, au service des enfants et des familles. Les compétences pour accompagner une famille ne sont pas l'apanage d'un seul diplôme, elles existent dans plusieurs autres parcours de formation.

Comment cette équipe pluridisciplinaire s’est-elle été construite ?

Concrètement, nous avons décidé d'ouvrir nos postes à une grande diversité de profils : éducateurs spécialisés, moniteurs-éducateurs, infirmiers, assistants sociaux, Éducateurs de Jeunes Enfants (EJE), psychologues, ou encore titulaires de masters en sciences de l'éducation.

Pour fédérer cette équipe hétérogène, nous avons opéré un changement sémantique fort. Au sein de l'association, il n'y a plus de distinction par métier d'origine : tout le monde est "intervenant social". C'est un choix managérial assumé. Cela permet de gommer les barrières statutaires et les revendications salariales liées au niveau de diplôme (Bac+2, +3, +5).

Nous avons porté cette vision jusqu'à l'harmonisation des intitulés sur les bulletins de salaire. L'idée est que chacun adhère au projet collectif en se détachant de son étiquette de diplôme initial.

Concrètement, qu'avez-vous mis en place pour accompagner le fonctionnement quotidien de cette équipe pluridisciplinaire ?

Au quotidien, cette pluridisciplinarité se traduit par la constitution de binômes d'intervention pensés en fonction des besoins spécifiques de chaque situation.

Nous ne raisonnons plus par case métier, mais par compétence utile. Nous croisons les regards pour être plus pertinents. Par exemple, pour accompagner un couple de parents en situation de handicap travaillant en ESAT (établissements ou services d'aide par le travail) qui attend un enfant, nous associons un TISF expérimenté sur l’accompagnement d’adultes en situation de handicap avec une Éducatrice de Jeunes Enfants experte du développement du tout-petit.

Pour une situation présentant un risque de dépression post-partum, nous ferons appel à une infirmière ayant une expérience en psychiatrie, en binôme avec un travailleur social. Pour des adolescents ayant déjà fugué, nous mobiliserons des collègues experts de ces problématiques.

Qu'est-ce que cette équipe pluridisciplinaire a changé au sein de votre structure ?

Le premier bénéfice a été immédiat sur le recrutement : en ouvrant les vannes, nous avons reçu beaucoup plus de CV et attiré des profils variés. Cela a permis de répondre aux tensions de recrutement sur les postes de travailleurs sociaux.
Sur le terrain, la diversité des compétences permet une analyse beaucoup plus fine et sécurisée des situations. Pour les salariés, c'est extrêmement valorisant. Cela nourrit également leur sentiment de professionnalisme : chacun se sent reconnu pour son expertise spécifique (le soin, l’accompagnement du tout-petit, le handicap...) qu'il met au service du collectif.
Les professionnels apprennent les uns des autres : les éducateurs se forment aux gestes du quotidien auprès des TISF, et inversement.

Quels ont été, selon vous, les facteurs clés de réussite et les conditions nécessaires pour que cette pratique puisse être reproduite dans d’autres contextes ?

La réussite repose sur l’adoption d’un langage commun et d’une culture d'équipe forte.

Il est également essentiel que vis-à-vis des familles, nous soyons tous identifiés comme membres d'une même entité, avec les mêmes valeurs. Le parent ne doit pas se demander s'il parle à un psy ou à un éducateur : il doit s’adresser à un professionnel du collectif, de l’équipe encadrante.

Enfin, le dernier facteur clé est l'expérience antérieure des candidats. Ce qui fait la richesse de l'équipe, c'est souvent ce que les professionnels ont expérimenté d’autres milieux professionnels (en psychiatrie, en internat, à l'école...) et qu’ils apportent leur expérience dans leurs pratiques quotidiennes.

Quelles perspectives d’évolution voyez-vous pour cette pratique et comment pourrait-elle être adaptée, enrichie ou intégrée dans un cadre plus large ?

Je pense qu'il y a un enjeu de reconnaissance de ces nouvelles compétences hybrides. Aujourd'hui, nos salariés acquièrent sur le terrain des savoirs-faires uniques, car ils sont le fruit de ce croisement d’expertises inédit.

L'idéal serait de pouvoir construire et certifier des parcours de formation continue spécifiques sur le modèle de la pluridisciplinarité et la coopération entre professionnels. Cela permettrait de valider cette expertise singulière de l'"intervenant social" pluridisciplinaire, qui dépasse les silos des diplômes initiaux.

Avec le recul, quels conseils donneriez-vous à un professionnel qui souhaite reproduire cette bonne pratique dans sa structure/son quotidien ?

Je conseillerais aux directeurs d'oser recruter sur le potentiel, même si le CV ne correspond pas à la case habituelle. Il ne faut pas craindre la diversité des profils.

Cependant, il faut être prêt à être bousculé en tant que manager. Pour donner un exemple concret : une infirmière rompue aux protocoles hospitaliers n'a pas la même culture de l'écrit ou de la transmission qu'un éducateur. Cela demande donc un accompagnement spécifique, mais c'est là que réside tout l'intérêt de la démarche. Il faut chercher des candidats capables de se "décentrer" pour servir le projet collectif.

Le retour d'expérience en détails

Dates clés

  1. 1864

    Création de la Congrégation des Petits Sœurs de l'Assomption, pour apporter appui et soutien aux familles

  2. 1920

    Naissance de la première Association aux Mères de famille

  3. Mai 1945

    Fondation de l'aide aux Mères du Calvados

  4. 2004

    L'association devient l'AMFP14, Aide aux Mères, aux Familles et aux Personnes, mais garde son ADN

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