DEVENIR PROFESSIONNEL DE L'ENFANCE PROTéGéE

Lydia Guennec, assistante familiale, témoigne de son quotidien

Niveau d'expertise : intermédiaire

Portrait

Un professionnel témoigne de son parcours, ce qui l'a amené à faire ce métier, les réussites ou difficultés rencontrées au quotidien, les passerelles pour évoluer dans le secteur

Lydia Guennec exerce depuis 10 ans dans les Côtes-d'Armor. Après 25 ans comme assistante maternelle, elle a concrétisé son projet de toujours : devenir assistante familiale. Elle accueille aujourd'hui trois enfants à temps plein au sein de son foyer. À travers son témoignage, elle nous plonge dans la réalité d'un métier qui "prend aux tripes". Elle nous livre sa vision d'un quotidien où l'affectif doit cohabiter avec une rigueur professionnelle absolue. Pour elle, la clé de la réussite réside dans la capacité à se préserver soi-même pour mieux protéger les enfants confiés.

Ces enfants, ce ne sont pas les miens, mais c'est les miens. Je me bats au quotidien pour eux, mais il faut savoir rester à sa place de professionnel.

Lydia Guennec

L'interview

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’être assistante familiale ?

J'ai toujours voulu faire ce métier. Je le connaissais bien car ma maman l'a exercé, brièvement. C’était en moi : rendre service et aider les autres a toujours été important dans ma façon d'être.
J’ai fait ma première demande d’agrément très jeune, alors que ma fille aînée n’avait que 9 mois. L’assistant sociale me l'a fortement déconseillé et m'a orienté vers le métier d'assistante maternelle. J'ai ressenti beaucoup de frustration, mais j'ai écouté son conseil.

J'ai donc exercé comme assistante maternelle pendant près de 25 ans sans regret. Ce parcours m’a permis de mûrir mon projet initial et d'intégrer le conseil d'administration de l'association départementale. En côtoyant les deux professions, j'ai pris conscience de la complexité du métier d'assistant familial. C'était parfois les montagnes russes émotionnelles avant de me lancer, mais je revenais toujours à ce projet. Il a fallu une reconversion professionnelle pour accélérer le processus, une fois mes enfants plus grands.

Comment êtes-vous devenue assistante familiale ?

Le processus débute par une demande d'agrément auprès du département. La PMI étudie les motivations du candidat et rencontre l'ensemble de la famille, car tous sont impactés. Ils vérifient aussi les compétences éducatives et la capacité d'accueil du logement.

Une fois l'agrément obtenu, il faut être recruté par un employeur, majoritairement le conseil départemental chez nous. L'employeur vérifie à nouveau si notre profil correspond aux besoins des enfants, ce qui donne parfois l'impression de refaire la procédure d'agrément. Une fois recrutée, j'ai suivi la formation obligatoire avant l'accueil. Elle durait 60 heures à mon époque, contre 100 heures aujourd'hui.

On est très vite mis dans le bain : mes deux premiers enfants accueillis sont arrivés à 48 heures d'intervalle, juste après ma formation. Ensuite, la formation continue se déroule pendant qu’on est sur notre poste. J'ai réalisé 240 heures sur 18 mois, à raison de deux jours par mois, pour préparer le DEAF (Diplôme d'État d'Assistant Familial). L’obtention du diplôme n’est pas obligatoire, mais la présentation au diplôme est obligatoire, et une fois le diplôme obtenu, l'agrément est acquis de manière permanente.

Concrètement, à quoi ressemble votre quotidien et celui des enfants que vous accompagnez ?

Notre quotidien ressemble à une vie de famille classique, rythmé par l'école ou les établissements spécialisés comme l'IME. Mais en parallèle, la logistique peut s’avérer lourde car ces enfants ont de nombreux suivis : par exemple orthophoniste, psychologue, psychomotricien…

Je passe énormément de temps sur la route pour les accompagner les enfants que j’accompagne aux différents rendez-vous. Je dis parfois en riant que je suis accessoirement taxi, une image assez proche de la réalité. Il y a aussi tous les rendez-vous professionnels avec les éducateurs référents et les temps de formation.

L'aspect administratif est également très chronophage. Même en travaillant à la maison, nous avons des comptes à rendre, des écrits professionnels à rédiger et des frais kilométriques à gérer. C'est un métier qui demande une grande disponibilité mentale et physique pour gérer le quotidien et les angoisses des enfants.

Avec le recul, quel regard portez-vous sur la réalité du terrain par rapport à vos attentes initiales ?

En débutant ce métier, on est souvent idéaliste avec l'envie de tout changer. On pense pouvoir "sauver" ces enfants et leur offrir une vie magnifique, mais la réalité est différente. Nous ne sommes pas là pour remplacer les parents, mais pour pallier leurs défaillances momentanées ou durables.

Nous apportons une sécurité affective, des soins et un cadre, mais c'est parfois dur pour l'enfant. Il est en souffrance de voir ses parents défaillants et peut difficilement accepter que des "étrangers" lui apportent ce que ses parents devraient lui donner. Aujourd'hui, je vis avec des enfants qui ont conscience des difficultés de leurs parents, ce qui peut simplifier l’acceptation de la mesure d’accueil. Pour autant, la question de la loyauté reste présente. Il ne faut pas chercher à prendre la place des parents, il y a un équilibre complexe à trouver.

Quels sont les aspects les plus gratifiants de votre métier et les plus difficiles ?

Le plus gratifiant, ce sont des trucs tout bêtes. C'est le soir au coucher. Quand j'entends "bonne nuit Tata d'amour que j'aime et que j'adore". Ou quand ils disent "chez nous" en parlant de la maison. Ils savent qu'ils ne sont pas chez eux, mais ils s'y sentent bien. Là, on se dit qu'on a réussi quelque chose.

Le plus difficile, c'est de ne pas pouvoir répondre aux attentes des enfants à cause de l'autorité parentale. Je respecte cette autorité. Mais parfois ça bloque. Par exemple pour l'orientation scolaire. Nous, on sait parfois ce qui correspondrait le mieux aux besoins des enfants, mais on ne peut pas décider car on ne détient pas l’autorité parentale.

Cela vaut aussi pour la gestion du quotidien. J'ai l'exemple d'une petite fille que j'accueille. Elle a les cheveux mi-longs alors qu’elle rêve d'un carré. Eh bien on ne peut pas prendre la décision pour elle. L'autorité parentale refuse. Elle me le réclame régulièrement, et je dois dire non. Ce sont des petites choses comme ça qui sont dures.

Si vous deviez partager votre plus belle fierté ou un souvenir marquant, lequel choisiriez-vous ?

Ma plus belle fierté, c’est l’histoire d’une adolescente de 16 ans que j’ai accueilli pendant un an.

Cette jeune fille voulait absolument rentrer chez elle au terme de l’accueil familial. Elle est retournée vivre chez ses parents, mais dès qu'elle s'est sentie en difficulté, j’ai été la première personne qu'elle a rappelée. Elle savait qu'elle pouvait compter sur moi. Encore aujourd'hui, elle m'appelle pour des conseils. Elle me dit : "Toi tu es là, alors que maman n'est pas là".

Je lui dis qu'elle doit se prendre en main et construire sa vie. C'est une fierté. Même en un an, j'ai réussi à créer un lien fort et à l'aider du mieux que j'ai pu, tout du long.

Quelle est votre vision à 5 ans ?

J’approche de la retraite, alors je sais qu’il faudra arrêter ce métier d’ici à 4-5 ans. D’ici là, j’aurai accompagné le plus grand des enfants accueillis jusqu'à sa prise en charge adulte, ainsi que mon second enfant accueilli jusqu’à sa majorité. La plus jeune des enfants accueillis ne sera pas encore majeure, malheureusement. Mais il faut savoir rendre son tablier et se préserver quand il est temps de partir.

Quels conseils donneriez-vous à un candidat qui hésite encore à se lancer dans cette aventure professionnelle ?

Je dirais qu'on ne va pas "refaire le monde" : on n’est pas dans le monde des Bisounours. On est là pour accompagner au quotidien et s’adapter au mieux à chacun des enfants accueillis. Je prends souvent l'image du chauffeur de bus. Si le bus ne peut pas passer dans une rue, le chauffeur ne force pas l’entrée mais il trouve un autre chemin. L'accueil familial, c'est pareil. Si une façon de faire ne marche pas avec un enfant, alors il faut adapter ses pratiques et trouver une autre solution pour avancer ensemble.

Je dirais aussi qu’il faut savoir s'écouter et savoir dire non, pour pouvoir rester à sa place de professionnel. Ce n’est pas simple quand ça nous prend aux tripes. Mais ce ne sont pas nos enfants. Il faut savoir se préserver et préserver sa famille.
Enfin, il ne faut pas non plus avoir peur de dire "je suis en difficulté" au service. Les non-dits, c'est ce qui fait qu'on n'avance pas.

Le retour d'expérience en détails

Dates clés

  1. A l'adolescence

    Date du déclic, inspirée par sa mère

  2. Début de formation/certification

    Formation de 60H par semaine à l'époque

  3. Premier accueil

    Arrivée 48h d’intervalle une semaine après la formation

Chiffres clés

  • 10

    années d'expérience

  • 10

    personnes accompagnées/accueillies (au total ou simultané)

  • 6

    mois à 10 ans, durée moyenne d'un accompagnement (actuellement 5, 7 et 10 ans)

À retenir

  • Lien affectif fort : Créer des attaches profondes avec les enfants, comme en témoignent les mots doux ("Tata d'amour") ou le sentiment de sécurité ("chez nous").

  • Impact durable : Aider les enfants à se construire, même après leur départ (ex. : l’adolescente qui revient vers elle pour des conseils).

  • Limites de l’autorité parentale : Ne pas pouvoir répondre à des besoins simples (ex. : coupe de cheveux) ou prendre des décisions importantes (ex. : orientation scolaire) malgré son expertise.

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