Steeve Penin, une reconversion réussie : quand l’accueil familial devient une vocation
Portrait
Un professionnel témoigne de son parcours, ce qui l'a amené à faire ce métier, les réussites ou difficultés rencontrées au quotidien, les passerelles pour évoluer dans le secteur
Steeve Penin a troqué son fournil pour une maison pleine de vie. À 52 ans, cet ancien boulanger-pâtissier s’est reconverti pour devenir assistant familial depuis près de dix ans dans les Flandres. La particularité de son accueil ? Il travaille en tandem avec son épouse, elle aussi agréée. À eux deux, ils transforment leur domicile en un lieu d'accueil permanent pour six enfants de l'Aide Sociale à l'Enfance. Engagé syndicalement et associativement, il porte un regard lucide sur les défis de la profession.
On ne travaille pas en usine, ni avec des objets. On travaille avec de l'humain, avec nos tripes et des sentiments.
L'interview
Pouvez-vous vous présenter, revenir sur votre parcours professionnel antérieur et nous raconter comment l'envie d'exercer ce métier est née ?
À la base, j'étais boulanger-pâtissier. J'ai passé toute ma première carrière à travailler de nuit. C'est un beau métier, mais extrêmement fatiguant et prenant. L'envie de bifurquer vers l'accueil familial a germé progressivement.
Mon épouse, issue comme moi d'une famille nombreuse, avait déjà franchi le pas lors d'un congé parental. Elle avait obtenu son agrément et commencé à accueillir un enfant. De mon côté, je m'investissais déjà beaucoup officieusement dans sa fonction pour l'épauler.
Lorsque j'ai été licencié par mon employeur, j'ai vu cela comme une opportunité de reconversion. J'ai entamé les démarches en 2015. Cela m'a pris deux ans pour obtenir l'agrément et trouver un employeur, car à l'époque, les couples d'assistants familiaux étaient moins courants. J'ai finalement été embauché par le Département et j'ai accueilli mon premier enfant en novembre 2016. Depuis, je n'ai jamais arrêté.
Quelle est la formation pour devenir assistant familial ?
La formation théorique est indispensable, notamment les 60 heures préalables à l'accueil. J'ai aussi suivi la formation qualifiante de 240 heures, en parallèle de l’exercice de mes fonctions. Mais le terrain reste le véritable formateur.
On pense qu'accompagner un enfant est simple, mais les enfants qu’on accompagne arrivent avec des traumatismes lourds, des histoires cassées. Il faut apprendre à apprivoiser leurs maux, à décoder ce qu'ils ne disent pas. La difficulté majeure est de gérer la loyauté de l'enfant envers ses parents. Il ne faut jamais porter de jugement sur la famille biologique, sous peine de braquer l'enfant.
C'est un exercice d'équilibriste permanent que la théorie ne suffit pas à enseigner.
Concrètement, à quoi ressemble votre quotidien et celui des personnes que vous accompagnez ?
C'est une organisation quasi-militaire qui commence dès 6 heures du matin. Il faut gérer les réveils échelonnés, les petits-déjeuners, les toilettes et les départs à l'école.
Une fois les enfants partis, la journée n'est pas vide pour autant. Il y a l'entretien de la maison, les courses, et surtout la logistique médicale et administrative.
Avec six enfants, nous passons notre temps à gérer les rendez-vous extérieurs chez les orthophonistes, les psychologues ou les médecins. Il faut aussi gérer les droits de visite avec les parents biologiques, ce qui demande beaucoup de disponibilité mentale et physique.
Nous vivons en "H24, 7j/7". Les week-ends où nous n'avons aucun enfant sont rares, alors nous essayons de nous octroyer un week-end de répit par mois en confiant les enfants à des collègues relais. C'est vital pour pouvoir se reposer et mieux accompagner.
Avec le recul, quel regard portez-vous sur la réalité du et les besoins du secteur ?
Le métier souffre malheureusement d'un manque criant de personnels et de soutiens. Nous sommes de moins en moins nombreux, et la population des assistants familiaux est vieillissante.
Beaucoup de mes collègues ont passé 60 ou 70 ans. Il y a aussi une pénurie de référents ASE : dans les Flandres, un référent suit en moyenne 40 situations, ce qui représente une lourde charge.
Quand on a une urgence, il est parfois difficile d'avoir une réponse rapide. On se sent souvent seul face aux décisions. C'est pour cela que je me suis investi dans le milieu associatif. Je préside une association locale (l'AFAPI) pour rompre cet isolement. Nous organisons des réunions, nous faisons venir des intervenants. Il est crucial de ne pas rester seul chez soi avec les difficultés.
Quels sont les aspects les plus gratifiants de votre métier ? A contrario, quelles sont les difficultés ou contraintes que vous rencontrez, et quelles qualités humaines sont nécessaires pour y faire face ?
Ce qui nous porte, c'est le long terme. C'est quand un enfant quitte la maison, qu’il soit devenu majeur ou qu’il retourne chez lui, et qu'on reçoit un simple "merci", du jeune ou des parents, c’est très gratifiant.
Quand ils adhèrent au placement et qu'on travaille main dans la main, c'est gagnant-gagnant pour l'enfant. Récemment, lors des 18 ans de ma fille, deux anciens jeunes accueillis étaient présents. Cela m’a fait vraiment plaisir.
Mon tout premier accueil, un garçon aujourd'hui âgé de 24 ans, nous a aussi annoncé en pleurs qu'il allait être papa. Il m'a pris dans ses bras et m'a dit : "Merci d'avoir été là dans mes moments difficiles". C'est ça, la cerise sur le gâteau de ce métier.
Si vous deviez partager votre plus belle fierté ou un souvenir marquant, lequel choisiriez-vous ?
Je pense à l'accueil d'une jeune fille de 16 ans. Au départ, j'étais réticent car j'avais un garçon du même âge à la maison. Mais quand je l'ai rencontrée, j'ai vu une enfant en perdition. Elle pesait à peine 40 kilos et gardait des séquelles d'une tentative de suicide par pendaison. Elle avait le côté gauche paralysé.
Nous nous sommes lancés. Avec les professionnels de santé, nous avons réussi à faire disparaître sa paralysie à 80%.
Nous l'avons accompagnée dans ses études jusqu'à ses 19 ans via un contrat jeune majeur. Aujourd'hui, elle a 24 ans et fait toujours partie de la famille, comme une nièce. C'est une magnifique réussite humaine que nous n'aurions pas cru possible au départ.
Quelle est votre vision à 5 ans ?
Je sais qu'il me reste une dizaine d'années à travailler avant la retraite. Mon objectif est d'accompagner les enfants actuellement présents chez moi jusqu'à leur majorité, voire au-delà. Ce sont des placements longs, on s'attache, on veut les voir grandir et s'envoler.
Par contre, j'aurai la sagesse, passé 60 ans, de ne plus accepter de tout-petits. Je ne veux pas créer de nouvelles ruptures en devant partir à la retraite alors qu'un enfant de 8 ans aurait encore besoin de moi. Il faut savoir anticiper la fin de l’accompagnement pour le bien-être des enfants.
Enfin, quels conseils donneriez-vous à un candidat qui hésite encore à se lancer dans cette aventure professionnelle ?
Ne restez surtout pas isolés. Rejoignez des associations, créez du lien avec vos collègues, pour travailler en collectif et trouver des solutions.
Travaillez en bonne intelligence avec les partenaires extérieurs (missions locales, associations de parrainage, médecins). Ils sont des ressources précieuses pour l'enfant et pour vous. Soyez résilients et empathiques.
Lors de l’accueil d’un enfant, laissez-le se poser. Cela ne sert à rien, quand on le reçoit, d’aller tout de suite gratter, pour connaître les raisons de son placement. Il faut le laisser avoir confiance et venir vers nous.