L'immobilier adapté au polyhandicap à la Maison des plus petits à Marseille
Projet
Témoignage sur un projet mis en oeuvre, ses objectifs et la démarche adoptée, ses réussites et freins rencontrés, ses résultats et perspectives
La Maison des plus petits propose un modèle novateur : un lieu de vie et d’accueil conçu pour des enfants de moins de 6 ans confiés par l'ASE et porteurs de handicap. Ce projet hybride nécessite une adaptation immobilière majeure : concilier les normes strictes du bâti (classement ERP, accessibilité PMR) avec l’ambiance chaleureuse d’une maison, afin d’accompagner et de soigner sans jamais donner l’impression d’être dans un hôpital.
On veut une vraie vie de famille, dans l’atmosphère d’une maison familiale, avec de vraies chambres d'enfants
L'interview
Pouvez-vous vous présenter, puis revenir sur l’état des lieux initial et le besoin identifié ?
La Maison des plus petits est une association créée en 2017, dont la première maison a ouvert ses portes en 2022 à Marseille.
Notre projet est né d'un constat de carence : il n'existait aucune structure adaptée pour accueillir simultanément des enfants de moins de 6 ans, porteurs de handicap et placés par l'Aide Sociale à l'Enfance (ASE). Nous sommes donc un projet hybride, à cheval sur plusieurs ministères, ce qui complexifie notre identification par les départements.
En tant que Lieu de Vie et d'Accueil (LVA), notre mission est d'offrir à ces enfants un projet de soin, un programme pédagogique et des thérapies pour soigner leurs traumatismes, le tout dans un cadre de vie de type familial.
Pour ouvrir un Lieu de Vie et d'Accueil, nous avons été confrontés à plusieurs enjeux immobiliers : il faut identifier un lieu, ensuite le sécuriser via un achat ou une location, et enfin obtenir l'autorisation d'exercer du département. La difficulté, c'est de faire coller le calendrier de l'immobilier avec celui de l’administratif, ce qui est complexe car le département met environ 6 mois à se prononcer.
Pour résoudre cela, nous ciblons des propriétaires particuliers, comme les diocèses, qui possèdent des biens immobiliers inutilisés qu'ils ne peuvent pas forcément se permettre d’entretenir. Nous leur proposons un projet de long-terme via un bail emphytéotique de 25 ans. En échange, nous restaurons et entretenons leur patrimoine, ce qui nous permet de sécuriser le lieu le temps d'obtenir les autorisations nécessaires.
Comment avez-vous traduit les besoins des enfants et des professionnels en programme immobilier ?
Nous sommes partis d'un cahier des charges très précis, avec l’objectif de prendre en charge le plus d’enfants en situation de handicaps possible, y compris des cas complexes comme celui de la psychose infantile, qui implique qu’un enfant de 4 ans peut avoir une force décuplée.
Il nous fallait une surface totale entre 450 et 500 m² au total. Pour les enfants, nous avions impérativement besoin de 300 à 350 m² de plain-pied. C'est indispensable pour le quotidien : on doit pouvoir sortir un enfant avec un lourd handicap physique d’une voiture équipée PMR et l'amener dans la maison sans que ce soit une torture pour lui ou une épreuve physique pour l'équipe.
L'espace doit comprendre une grande pièce à vivre d'au moins 50 m2, 4 à 5 chambres et une salle de bain PMR très spécifique, équipée de rails au plafond pour porter les enfants sans risque et faciliter leurs soins quotidiens.
Enfin, comme nous sommes un lieu de vie, les responsables habitent sur place avec leur famille. Nous devons donc prévoir des logements (maison ou studios) contigus. L'idée est qu'ils n'aient qu'un pas à faire pour passer de leur sphère privée à leur vie professionnelle, afin de vivre réellement ce quotidien partagé avec les enfants accueillis.
Quels travaux ou processus ont été déployés ?
À Marseille, nous avons identifié un ensemble immobilier où nous avons dû coller un bâti existant à la maison principale pour créer une grande cuisine aménagée ouverte sur la pièce de vie. L’idée est de pouvoir cuisiner directement sur place, sans aliments lyophilisés. Les enfants participent à la préparation, mettent la table ; cette cuisine ouverte sur le salon est le cœur de la maison, indispensable à la vie de famille.
Nous avons aussi une exigence forte sur la décoration, qui représente environ un quart du budget. Nous voulons de vraies chambres d'enfants, avec des poupées, des dessins aux murs, pas un environnement aseptisé. Nous choisissons un mobilier familial, pour avoir le sentiment d’être « comme à la maison ».
Le matériel médical est bien présent pour la sécurité, mais il est rangé dans des placards qui s'ouvrent au bon endroit quand on en a besoin. Il n'est pas visuel de prime abord, pour que l'enfant se sente avant tout chez lui.
Comment avez-vous intégré les enjeux environnementaux et durables dans ce projet immobilier ?
Nous avons intégré l’objectif de performance énergétique dans la réhabilitation, en travaillant avec des fondations comme la Fondation Equans pour évaluer et financer l'isolation et les dépenses énergétiques.
Au quotidien, nous essayons de sortir de la logique du consommable et du jetable. Cela passe par l'utilisation de lessives écologiques respectueuses des enfants et de l'environnement, mais aussi par le choix de matériel durable mis à disposition des enfants. Par exemple, nous n'avons quasiment pas de jeux en plastique, et nous privilégions les matériaux nobles et durables comme le bois ou le métal.
Quelles ont été les contraintes majeures ?
Une importante contrainte a été celle d’avoir un interlocuteur identifié et disponible au niveau des collectivités pour suivre notre projet. Nous avons par exemple eu le cas où une négociation a été annulée à la suite du départ de la personne en charge du suivi de notre dossier, ce qui a fragilisé le déroulé de nos projets.
L’autre contrainte, c’est celle des imprévus durant les travaux immobiliers, surtout en rénovation. Sur ce projet, j'ai ajouté 1/5ème de budget pour les imprévus.
Enfin, avec le Covid, le prix de certains matériaux a plus que doublé en deux mois, ce qui nous a contraint à revoir le budget.
Nous avons aussi eu des mauvaises surprises post-livraison, comme un réseau électrique non-sécurisé découvert deux ans après, malgré les contrôles initiaux.
Quels sont les bénéfices concrets sur le quotidien et la qualité de l'accueil ?
Le premier bénéfice, c'est que les salariés ont envie de venir travailler. Grâce à un matériel adapté, beau et fonctionnel, l'équipe se sent à l’aise. On travaille davantage la relation éducative aux enfants lorsque le matériel de soin est accessible et pratique.
L'adaptation du lieu a aussi un impact direct sur la santé des enfants. Pour un enfant avec un handicap physique lourd, si l'espace est mal conçu, le portage peut causer des hématomes. Avec un environnement pensé par des architectes spécialisés, on évite ces complications et on réduit les pathologies supplémentaires. Cela change la donne en termes de soins et de confort de travail.
Quel a été l’impact du projet sur la dynamique institutionnelle et partenariale ?
Nous savons que notre modèle inspire : deux autres associations ont développé des projets similaires, notamment sur l'accueil de fratries, à la suite du nôtre.
On voit aussi que les lignes bougent au niveau politique : le futur projet de loi sur la protection de l’enfance met l'accent sur la vie de famille et l’objectif de limiter les ruptures de parcours des enfants confiés, un modèle que nous sommes allés défendre directement auprès du gouvernement.
Enfin, l'impact sur le recrutement est fort : le bouche-à-oreille fonctionne très bien, des amis de nos salariés veulent nous rejoindre car ils aiment l'idée et le sens du projet.
Enfin, quels conseils donneriez-vous à un pair qui se lance dans un projet similaire ?
Je leur conseillerais de sécuriser leur projet en prévoyant des alternatives au cas où le calendrier initial de déploiement ne pourrait pas être respecté. Il est essentiel de protéger au maximum l’objet de l’association ainsi que l’accueil des enfants.
Cette anticipation est indispensable pour garantir la stabilité de l’accueil : rien n’est plus difficile pour un enfant que de devoir changer de structure régulièrement car le modèle de structure qui l’accueille n’est pas stabilisé.
En sécurisant ainsi le projet, on assure non seulement la pérennité de la présence des enfants, mais aussi la solidité du plan budgétaire, un élément vital pour la survie et la crédibilité de toute association.