Un accueil réinventé : des espaces chaleureux pour des visites médiatisées de qualité
Projet
Témoignage sur un projet mis en oeuvre, ses objectifs et la démarche adoptée, ses réussites et freins rencontrés, ses résultats et perspectives
Face au constat de visites médiatisées se déroulant dans des lieux inadaptés (parcs, bureaux, galeries marchandes), le service d’Emmanuelle Petiteau a repensé intégralement ses locaux. L'objectif : créer un environnement "cocon", ressemblant à une maison, pour permettre aux familles de se retrouver dans l'intimité. Cet aménagement favorise l'apaisement et permet de travailler concrètement les interactions parents-enfants.
Ville de Bayeux, dans le département du Calvados, où exerce Emmanuelle Petiteau - Crédits photo : Banque des Territoires
Il ne fallait pas qu'on soit sur un lieu de consommation ou de loisirs. Il fallait qu'on soit le plus proche possible d'une organisation de la maison.
L'interview
Pouvez-vous vous présenter, puis revenir sur le besoin initial ?
Je suis directrice de l’association « De fil en famille » depuis 15 ans, une structure dont le but est notamment d’accueillir les familles dans le cadre de visites médiatisées.
À mon arrivée, j'ai fait un constat alarmant sur les conditions d'exercice des visites médiatisées. Elles se déroulaient trop souvent dans des lieux ouverts et inadaptés comme des parcs publics, des galeries marchandes, ou même dans la voiture des travailleurs sociaux quand il pleuvait…
Les alternatives étaient les bureaux administratifs des circonscriptions, des lieux très marqués institutionnellement. Cette situation posait un vrai problème de neutralité et de contenant. Pour les parents, revenir voir leur enfant sur le lieu même où se décide son placement ou son suivi était un frein majeur. Ils se sentaient observés et jugés. De plus, les lieux publics comme les galeries marchandes mettaient les parents en difficulté, puisqu’ils devaient gérer des sollicitations permanentes (magasins, manèges) sans avoir le cadre nécessaire pour poser des limites sereinement.
Il devenait impératif de créer un véritable "lieu neutre", distinct et protecteur.
Comment avez-vous traduit les besoins des enfants et des professionnels en programme immobilier ?
Nous avons profité d'une rénovation de notre siège en 2014 pour repenser totalement l'espace. Le concept central était de faire "comme à la maison". L'objectif n'était pas de créer un lieu de loisirs artificiel, mais un espace où l'on peut vivre des choses simples du quotidien.
Nous avons voulu permettre aux familles de cuisiner, de mettre la table, de ranger ou de trier le linge ensemble. La sécurité et la gestion des flux ont été des axes majeurs de la conception.
Nous avons fait le choix fort de créer deux salles d'attente distinctes : une pour les parents et une pour les enfants. Cela permet de protéger les familles d'accueil, qui ne croisent pas les parents biologiques, et d'éviter des interactions tendues avant même que la visite ne commence.
Nous avons aussi écouté les usagers via une "boîte à idées" pour permettre à chacun de s’approprier l’espace, ce qui nous a conduits à intégrer des équipements spécifiques comme une table de ping-pong pour les ados.
Quels travaux ou processus ont été déployés ?
Le bâtiment est un immeuble de l'après-guerre, initialement conçu pour du tertiaire. Nous avons dû restructurer l'existant sans toucher aux murs porteurs. Concrètement, nous avons supprimé les banques d'accueil froides et administratives pour installer du mobilier plus domestique. Nous avons monté des cloisons légères en bois pour délimiter trois salles de visite privatives et les espaces d'attente.
La "Salle des expressions" a également été créée. Cette grande salle est un espace indispensable pour les visites collectives ou pour les enfants qui ont besoin de bouger, avec des parcours de motricité et des jeux actifs.
Une cuisine pédagogique a été entièrement aménagée et équipée pour que les familles n'aient pas à apporter leurs ustensiles.
Enfin, nous avons transformé l'extérieur en créant une grande terrasse en bois et une cour aménagée avec un panier de basket.
Comment avez-vous intégré les enjeux environnementaux et durables dans ce projet immobilier ?
Nous avons intégré une dimension environnementale modeste mais éducative via un petit potager participatif. Chacun peut y planter quelques graines ou deux pépins. Nous y avons mis des tomates cerises et des framboisiers. Cela permet d'aborder le tri des déchets avec les familles, qui peuvent déposer leurs épluchures et déchets organiques dans la plate-bande.
Sur le plan des travaux et de l'aménagement, nous avons beaucoup fonctionné au "système D" et au réemploi : une grande partie du mobilier et des matériaux, comme le bois de la terrasse, provient de dons ou de mécénat d'entreprise (comme Ikea).
Cela nous a permis de faire du beau et du qualitatif tout en maîtrisant notre empreinte et nos coûts.
Quelles ont été les contraintes majeures ?
La principale contrainte était liée au bâtiment lui-même, qui n'était pas prévu pour recevoir du public (ERP) avec une telle intensité. Nous avons donc dû penser nos travaux en se fixant l’objectif d’augmenter la capacité de recevoir du public, tout en respectant strictement la réglementation ERP.
Nous avons également rencontré des soucis de plomberie : les canalisations des anciens bureaux n’avaient pas de pente suffisante pour absorber le flux de 30 à 40 chasses d'eau par jour.
Les volumes étaient également une contrainte : les plafonds très hauts, typiques des bureaux anciens, sont difficiles à chauffer et posent des problèmes d'acoustique et de confidentialité….
Enfin, la localisation en hyper centre-ville rend le stationnement très difficile. Gérer l'arrivée simultanée des minibus, des familles d'accueil et des parents, souvent obligés de se garer en double file, est un vrai défi logistique.
Quels sont les bénéfices concrets sur le quotidien et la qualité de l'accueil ?
Les bénéfices sont immenses en termes de sentiment de compétence pour les parents. Le lieu est contenant et valorisant. Le fait de pouvoir laisser des affaires d'une visite à l'autre dans un placard dédié (des ingrédients, un dessin) crée une continuité rassurante. Cela permet aux familles de se projeter et de s'inscrire dans le temps, malgré les ruptures de parcours.
Pour les professionnels, l'observation est transformée. On ne regarde plus des gens assis sur une chaise, on les voit faire et évoluer ensemble.
La diversité des espaces permet de s'adapter à différents besoins : intimité dans les petits salons, ou défoulement dans la grande salle pour les enfants aux comportements "explosifs" qui ne tenaient pas en place auparavant.
Quel a été l’impact du projet sur la dynamique institutionnelle et partenariale ?
Ce lieu a considérablement modifié notre image et nos relations avec les partenaires. « Le Fil qui Chante » est désormais identifié par les juges et le département comme un véritable lieu tiers, neutre et sécurisant.
Cela nous a donné la légitimité pour proposer des modalités d'accompagnement innovantes. Nous pouvons désormais mettre en place des visites "partiellement médiatisées". Le professionnel s'y efface progressivement pour laisser la famille en autonomie dans son espace.
Nous organisons aussi des ateliers collectifs le mercredi, ce qui permet aux parents de s'entraider et de sortir du face-à-face parfois lourd. C'est une offre que nous sommes les seuls à pouvoir proposer grâce à ces locaux adaptés.
Enfin, quels conseils donneriez-vous à un pair qui se lance dans un projet similaire ?
Je conseillerais de porter une attention extrême aux flux de circulation. Il est vital de savoir qui croise qui et à quel endroit pour garantir la sérénité de tous.
Idéalement, il faudrait prévoir un point d'eau et une kitchenette dans chaque espace de visite pour limiter les déplacements, ce qui nous manque aujourd'hui.
Il faut aussi oser le "beau". Proposer un lieu soigné, non dégradé et chaleureux n'est pas un luxe : c’est une nécessité. C'est un message de respect envoyé aux familles. Cela participe directement à leur sentiment de sécurité et à leur capacité à investir positivement ce temps de visite.