IMAGINER ET CONCEVOIR UN LIEU D’ACCUEIL ADAPTÉ

Adapter le lieu à l’accueil des enfants ou des jeunes à double vulnérabilité

Description de la proposition

Adapter le lieu à l’accueil des enfants ou des jeunes à double vulnérabilité
L'immobilier adapté au polyhandicap à la Maison des plus petits à Marseille - Crédits photo : Banque des Territoires

Description de la proposition

En bref, en quoi consiste la double vulnérabilité des enfants ou des jeunes ?

Les lieux de protection de l’enfance doivent être adaptés pour mieux accueillir les enfants et jeunes dits à « double vulnérabilité », c’est-à-dire bénéficiaires de mesures de l’ASE tout en étant porteur d’un handicap de tout type (physique, mental, psychique, sensoriel, etc.). Cette notion ne renvoie pas seulement à l’addition de deux statuts administratifs — être protégé et être en situation de handicap. Il s’agit plutôt d’un enchevêtrement de vulnérabilités, entraînant une complexité dans l’accompagnement de ces jeunes : les troubles de l’enfant, les ruptures de parcours, l’inadaptation des réponses et les cloisonnements institutionnels se renforcent les uns les autres. La double vulnérabilité révèle donc autant les besoins complexes des jeunes que les limites des organisations actuelles à construire une réponse continue, globale et coordonnée.

Ces jeunes cumulent souvent ruptures familiales, éducatives, institutionnelles, troubles psychiques ou neurodéveloppementaux, déscolarisation et parcours de soins discontinus.

Les repères existants montrent une surreprésentation des jeunes à double vulnérabilité : le Défenseur des droits estimait en 2015 qu’environ 17% des enfants concernés par une mesure de protection de l’enfance bénéficiaient d’une reconnaissance par une maison départementale des personnes handicapées (MDPH), soit près de 70 000 enfants. Les handicaps sont multiples, et peuvent relever d'une ou plusieurs fonctions physiques, sensorielles, mentales, cognitives ou psychiques. Une enquête déclarative réalisée par la CNAPE et l’UNAPEI identifie une part encore plus importante du nombre d’enfants concernés par cette situation et variable selon les lieux d’accueil : les enfants en situation de handicap représenteraient 45,5% des enfants accueillis en lieux de vie et d’accueil, 29,3% en MECS et 32,7% en placement familial (CNAPE, UNAPEI, 2024 – données déclaratives).

Cette situation a des incidences directes sur les conditions d’accueil des jeunes : les environnements collectifs, les rythmes institutionnels et les espaces standardisés peuvent amplifier les difficultés ressenties lorsqu’ils ne sont pas adaptés aux besoins spécifiques des jeunes (surcharge sensorielle, conflits, retrait, crises, etc.).

Quel est l’intérêt d’adapter le lieu à l’accueil des enfants ou des jeunes à double vulnérabilité ?

Adapter le lieu d’accueil ne signifie ainsi pas uniquement aménager les locaux : il s’agit de créer un environnement sécurisant, souple et coordonné, capable de répondre, dans tous ses espaces, aux besoins liés aux différents handicaps du jeune (besoins éducatifs, affectifs, médicaux, sensoriels et sociaux). Cela peut passer par l’aménagement d’espaces spécifiques (espaces de retrait, salles d’apaisement sensoriel de type Snoezelen, salles de repos, espaces modulables permettant un accompagnement individualisé), mais aussi par des modalités d’accueil adaptées, la formation des équipes, des partenariats médico-sociaux et sanitaires ou encore des modalités organisationnelles (équipes pluridisciplinaires, temps de coordination, supervision, etc.). Il s’agit également de concevoir des environnements qui permettent à la fois le retrait, la régulation émotionnelle et le vivre-ensemble, en tenant compte de la diversité des profils et de l’intensité des situations.

L’objectif est de faire du lieu d’accueil un espace de continuité, capable de contenir sans exclure, de soigner et de sécuriser les parcours des jeunes les plus vulnérables.

Adapter le lieu permet également de réduire les ruptures de parcours : changements répétés de lieux d’accueil, exclusions scolaires, interruptions de soins ou absence de solution médico-sociale adaptée. Ces ruptures aggravent les vulnérabilités et renforcent la défiance des jeunes envers les institutions.

Pour les jeunes, l’adaptation du lieu favorise la sécurité affective, la stabilité des repères, l’accès aux soins, à la scolarité, aux droits et à une vie quotidienne plus apaisée. Pour les équipes, elle permet de sortir de la gestion permanente de crise, de mieux partager les responsabilités et de prévenir l’épuisement professionnel.

Pour les collectivités, cette action permet de limiter les réponses coûteuses ou insatisfaisantes par défaut : renforts d’urgence, hospitalisations évitables, placements non adaptés, recours à des structures non autorisées ou solutions éloignées. Elle permet ainsi de mieux sécuriser les décisions d’orientation et les admissions de ces jeunes, en disposant de lieux et de modalités d’accueil réellement adaptés aux profils des jeunes, limitant ainsi les situations d’échec ou de refus.

Elle contribue enfin à décloisonner les politiques publiques entre protection de l’enfance, handicap, santé mentale, scolarité et justice, en construisant des réponses territoriales plus lisibles, coordonnées et soutenables.

Comment adapter le lieu à l’accueil des enfants ou des jeunes à double vulnérabilité ?

Face à ces constats, les modèles classiques de prise en charge (fondés sur des catégories d’intervention sectorisées, des protocoles standardisés et des temporalités administratives rigides) montrent leurs limites. Les équipes éducatives et soignantes se trouvent alors contraintes d’inventer, au quotidien, des formes organisationnelles et professionnelles inédites, souvent situées à la marge des cadres existants pour tenter de maintenir une continuité d’accompagnement. Cette adaptation suppose également un investissement important dans la formation des professionnels, afin de renforcer leurs compétences sur les questions de handicap, de santé mentale, de régulation des comportements complexes et de coopération interinstitutionnelle.

  • Étape 1 - Analyser les besoins du territoire et les réponses existantes

Identifier les besoins du territoire en matière d’accueil des enfants et jeunes à double vulnérabilité, ainsi que les ruptures et insuffisances de l’offre existante. Cette analyse peut porter sur les besoins d’accompagnement, les situations de tension récurrentes, les difficultés d’orientation, les ruptures de parcours observées et les ressources déjà mobilisables localement.

Ce diagnostic associe notamment les services de l’ASE, les MDPH, les établissements et services médico-sociaux, les acteurs de la santé mentale, l’Éducation nationale, les gestionnaires d’établissements et les collectivités concernées.

Une fois l’offre adaptée, la prise en compte de la trajectoire individuelle de chaque jeune demeure essentielle pour ajuster l’accompagnement proposé.

  • Étape 2 - Adapter le lieu et l’organisation quotidienne

Prévoir des espaces de retrait, des lieux apaisants, des rythmes individualisés, des modalités d’accueil modulables, des protocoles de gestion de crise et de retour après crise. L’enjeu est de sécuriser le collectif sans exclure le jeune lorsque ses troubles ou comportements mettent l’institution en tension. La mise en place de ces espaces de retrait inclut également la prise en compte des dimensions sensorielles : gestion du bruit, de la lumière, des circulations et des interactions, afin de limiter les situations de surcharge ou d’hyperstimulation, particulièrement fréquentes chez les jeunes présentant des troubles neurodéveloppementaux. Cette étape peut être complétée par la proposition d’action « S’appuyer sur la maîtrise d’usage pour concevoir des espaces adaptés aux besoins des enfants et des jeunes ».

  • Étape 3 - Hybrider les compétences et formaliser les coopérations

Structurer une équipe ou un réseau pluridisciplinaire associant éducatif, médico-social, soin, scolarité et, si nécessaire, justice. Les coopérations doivent être formalisées : conventions, référents identifiés, réunions de synthèse, outils partagés, financement de la coordination et espaces de décision communs.

Cette coordination peut s’appuyer sur des outils communs (projets personnalisés partagés, référent unique, protocoles de coopération / de partenariat, etc.), afin d’éviter les ruptures entre les interventions éducatives, thérapeutiques et scolaires.

  • Étape 4 - Soutenir, former les équipes, et ajuster en continu

Mettre en place des actions régulières de formation croisée entre les secteurs de la protection de l’enfance, du handicap et de la santé mentale afin de renforcer les compétences des professionnels et de développer une culture commune d’accompagnement. Ces outils contribuent également à faire évoluer les postures professionnelles, en permettant de mieux comprendre les comportements des jeunes comme des expressions de leurs vulnérabilités et non uniquement comme des difficultés à gérer.

Dans l’ensemble, il peut être également utile d’associer les enfants concernés à la conception des lieux lorsqu’il s’agit d’une rénovation ou d’un nouveau bâtiment. Pour plus d’information, vous pouvez consulter la proposition d’action « Associer les jeunes et les équipes à la conception du volet immobilier de mon projet d’établissement ».

Exemples d'indicateurs de réussite.

  • Réduction des ruptures de parcours :
    • Réduction du nombre de ruptures de placement, exclusions ou fins de prise en charge non préparées.
  • Maintien / rétablissement des droits et des parcours :
    • Maintien ou reprise d’un accès effectif aux soins (médico-social, pédopsychiatrie)
    • Maintien ou reprise de la scolarité ou de la formation
    • Ouverture et suivi des droits.
  •  Amélioration du fonctionnement du lieu de vie et stabilité des professionnels :
    • Stabilité des équipes ;
    • Baisse des situations d’épuisement ou de crise répétée ;
    • Capacité du collectif à intégrer des profils complexes.
  • Qualité de la coordination autour du jeune :
    • Existence d’un projet coordonné associant ASE, médico-social, santé, école et jeune ;
    • Régularité des temps de coordination et stabilité des référents.
  • Qualité de vie :
    • Sentiment de sécurité et de participation exprimé par le jeune ;
    • Perception par les équipes

Bon à savoir.

Points d’attention : Afin de garantir une adaptation réellement protectrice, il semble important de :

  • ne pas réduire l’adaptation du lieu à une adaptation immobilière ou architecturale
  • éviter de créer des lieux trop spécialisés qui isoleraient davantage les jeunes – ce point est notamment repris par le dernier rapport de la Haute Autorité de Santé (HAS) sur la prise en charge des enfants avec trouble du spectre de l’autisme (pp. 84-85 de l’argumentaire),
  • prévenir l’épuisement professionnel par des relais, de la supervision et des temps de régulation,
  • sécuriser les financements, notamment les fonctions invisibles de coordination, de crise, de transport, de partenariat et de soutien clinique,
  • garantir la participation du jeune, pour éviter une adaptation pensée uniquement par les institutions,
  • préparer les transitions : entrée, sortie, majorité, changement d’établissement.

Bonnes pratiques : la Haute Autorité de Santé (HAS) a publié une nouvelle recommandation de bonnes pratiques relatives aux implications liées au trouble du spectre de l’autisme chez l’enfant et l’adolescent (2026). Elle propose notamment des bonnes pratiques autour de l’aménagement des espaces d’accueil : tenir compte des besoins spécifiques de compensation des enfants, confort sensoriel et physique ou encore modularité des espaces de vie.

Moyens utiles à mobiliser :

  • Équipes pluridisciplinaires renforcées (ex. appui d’équipes mobiles médico-sociales ou pédopsychiatriques)
  • Référent de parcours ou coordination dédiée.
  • Espaces de supervision et d’analyse de pratiques.
  • Lieux de répit et accueils séquentiels.
  • Outils partagés de suivi du projet du jeune.
  • Formation croisée protection de l’enfance / handicap / santé mentale.
  • Modalités d’accueil souples : accueil modulé, progressif, temporaire, retour possible après crise.

Conseil clé. 

L’adaptation du lieu doit rester un processus vivant au profit des jeunes à double vulnérabilité : observer, ajuster, réguler, apprendre et transmettre. L’objectif à poursuivre est de faire du lieu d’accueil un lieu de continuité, capable de tenir dans la crise sans exclure le jeune, de le protéger et de le soigner sans réduire l’enfant à ses troubles, et de l’accompagner tout en préservant autant que possible ses liens et ses possibilités d’intégration dans un collectif.

Quelques données clés sur la double vulnérabilité des enfants

des enfants accompagnés dans le médico-social sont doublement vulnérables (enquête CNAPE–UNAPEI, 2024)
24,80%
des enfants accompagnés en protection de l'enfance sont doublement vulnérables (enquête CNAPE–UNAPEI, 2024)
23,68%